33

 

— Ilia… Réveille-toi !

Khouri était debout au chevet d’Ilia et elle observait les diagnostics neuraux à la recherche du moindre signe de retour à la conscience. La possibilité que son amie soit morte dans son sommeil n’était pas à exclure – les signes vitaux étaient on ne peut plus ténus en vérité –, mais les données n’avaient apparemment pas beaucoup changé par rapport à celles que Khouri avait observées avant d’aller voir les armes secrètes.

— Je peux vous aider ?

Khouri sursauta comme une enfant prise en faute. C’était le droïde squelettique.

— Clavain… dit-elle. Je ne savais pas que vous étiez toujours connecté.

— Je me suis reconnecté il y a un instant.

Le droïde sortit de l’ombre et s’approcha de l’autre côté du lit de Volyova. Il se pencha sur les machines trapues reliées à la patiente et procéda à une série d’ajustements.

— Que faites-vous ? demanda Khouri.

— Je la réveille. Ce n’est pas ce que vous vouliez ?

— Je… je ne sais pas trop si je dois vous faire confiance ou vous réduire en mille morceaux, répondit-elle.

Le droïde recula.

— Vous auriez vraiment tort de me faire confiance, Ana. Mon but est avant tout de vous convaincre de nous remettre les armes. Je ne peux utiliser la force, mais je peux toujours user de persuasion et de désinformation.

Il se pencha pour prendre quelque chose sous le lit et le lui envoya d’un mouvement coulé du bras.

Khouri attrapa une paire de lunettes munies d’une oreillette. Elles paraissaient parfaitement normales, éraflées et tachées, comme toutes celles qui avaient été faites à bord du bâtiment. Elle les mit et regarda la forme humaine de Clavain se superposer à l’ébauche squelettique du droïde. Sa voix lui parvenait par l’oreillette, avec son timbre et ses inflexions humaines.

— Voilà qui est mieux, dit-il.

— Qui est-ce qui vous a reconnecté. Clavain ?

— Ilia m’a un peu parlé de votre capitaine, répondit-il. Je ne l’ai ni vu ni entendu, mais je pense que c’est lui qui m’a remis en marche. Il m’a rebranché quand Ilia a été blessée, et j’ai pu l’aider. Je ne suis qu’une simulation de niveau bêta, mais j’ai toutes les compétences de Clavain, qui avait une formation médicale approfondie, et j’imagine que le capitaine doit pouvoir puiser ce genre de compétences dans de nombreuses autres sources, et notamment dans ses propres souvenirs. Ma conclusion personnelle, c’est que le capitaine ne veut pas intervenir directement, et qu’il a décidé de m’utiliser comme intermédiaire. Je suis plus ou moins son instrument.

Khouri n’était pas d’accord avec lui, mais rien dans l’attitude de Clavain ne laissait supposer qu’il mentait, ou qu’il avait une explication plus plausible qu’il lui cachait. Le capitaine n’était sorti de sa catatonie que pour organiser son suicide, et maintenant que cette tentative avait échoué – non sans blesser mortellement Ilia –, il avait replongé dans une psychose encore plus sombre. Elle se demanda si ça faisait de Clavain l’instrument ou l’arme du capitaine.

— Alors, que puis-je vous laisser faire en toute confiance ? Vous pourriez la tuer, non ? avança Khouri en regardant Volyova.

— Non, Ana, répondit-il en secouant vigoureusement la tête. Votre vaisseau, ou plutôt votre capitaine, ne me laisserait pas faire. J’en suis sûr. Du reste, ça ne me viendrait pas à l’idée. Je ne suis pas du genre à tuer quelqu’un de sang-froid.

— Vous n’êtes qu’un logiciel. Et les logiciels sont capables de tout.

— Je ne la tuerai pas, je vous le promets. Je veux ces armes parce que j’ai foi en l’humanité. Je n’ai jamais cru que la fin justifiait les moyens. Ni dans cette guerre, ni dans aucune des foutues guerres au cours desquelles j’ai combattu. Si je dois tuer pour obtenir ce que je veux, je le ferai. Mais pas avant d’avoir tout tenté pour l’éviter. En cela, je ne suis ni meilleur ni pire que les autres Conjoineurs.

Soudain, la voix d’Ilia Volyova s’éleva de son lit :

— Pourquoi les voulez-vous, Clavain ?

— Je pourrais vous poser la même question.

— Ce sont mes putains d’armes.

Khouri examina la forme de Volyova, mais elle ne paraissait pas plus réveillée que cinq minutes plus tôt.

— En réalité, elles ne sont pas à vous, rectifia Clavain. Elles appartiennent toujours aux Conjoineurs.

— Vous avez pris votre temps pour les réclamer, hein ?

— Ce n’est pas moi qui étais chargé de les récupérer, Ilia. Moi, je suis le gentil qui vient vous en débarrasser avant l’arrivée des méchants. Je vous débarrasserai de ce souci, après quoi ça deviendra le mien. Et quand je dis « méchants », je sais de quoi je parle. Traitez avec moi ; moi, je suis raisonnable. Alors que les Conjoineurs s’empareront des armes sans même prendre la peine de discuter.

— Je trouve toujours cette histoire de désertion un peu difficile à croire, Clavain.

— Ilia… fit Khouri en se penchant sur le lit. Ilia, oublie Clavain pour le moment. Je voudrais savoir quelque chose. Qu’as-tu fait des armes de classe infernale ? Il n’y en a plus que treize dans la cache secrète.

Volyova eut une sorte de gloussement. Khouri se dit qu’elle avait l’air amusée par une chose qu’elle était la seule à savoir.

— Je les ai dispersées dans tout le système. J’ai fait d’une pierre deux coups. Je les ai mises hors de portée de Clavain et je les ai placées en mode de tir autonome contre les machines des Inhibiteurs. Comment s’en sortent mes petites merveilles, Khouri ? Le feu d’artifice est impressionnant, ce soir ?

— Il y a des feux d’artifice, Ilia. Quant à savoir qui est en train de gagner, je n’en ai pas la moindre putain d’idée.

— Au moins, le combat continue. Je suppose que c’est bon signe, non ?

Elle ne fit rien de visible, mais un globe aplati apparut au-dessus de sa tête, pareil à ces bulles symbolisant la pensée dans les bandes dessinées. Elle avait été aveuglée lors de l’échauffourée avec l’arme secrète, mais elle portait maintenant de fines lunettes grises connectées aux implants que le droïde de Clavain lui avait insérés dans la tête. D’un certain point de vue, elle y voyait mieux maintenant qu’avant, se dit Khouri. Elle y voyait sur toutes les longueurs d’ondes visibles, sur les bandes non électromagnétiques, et elle profitait des champs générés par la machine, ce qui lui conférait une vision plus claire que jamais. Et pourtant, malgré tout cela, les machines étrangères qui grouillaient dans sa tête devaient la révulser. Ce genre de chose lui avait toujours été insupportable, et elle ne l’acceptait à présent que par nécessité.

Le globe projeté était une hallucination commune plutôt qu’un hologramme. Il était quadrillé par les lignes vertes d’un système de coordonnées équatoriales, renflé à l’équateur et qui s’étrécissait aux pôles. L’écliptique du système était un disque laiteux qui recouvrait la bulle et qui était flanqué de nombreux symboles. Au milieu se trouvait l’œil orange et dur de Delta Pavonis, l’étoile. Un point vermillon représentait le cadavre dévasté de Roc, avec un noyau rouge décalé, plus dur, indiquant l’immense chose en forme de cornet qu’était l’arme des Inhibiteurs. Sa rotation était maintenant verrouillée avec celle de l’étoile, à laquelle était superposé un quadrillage mauve, luminescent. La tache à la surface de l’étoile, juste en dessous de l’arme, s’enfonçait vers l’intérieur sur un huitième du diamètre de l’étoile, à un quart du noyau bouillonnant d’énergie nucléaire. Des ondes concentriques d’un blanc violacé, rageur, de matière en fusion irradiaient hors de ce creux, figées comme des rides sur un lac ; mais ces points brûlants de fusion n’étaient que des étincelles par rapport à la centrale thermique qu’était le noyau proprement dit. Et pourtant, si troublantes que fussent ces transformations, l’étoile n’était pas ce qui attirait le plus l’attention. Khouri compta une vingtaine de triangles noirs dans le même quadrant approximatif de l’écliptique que l’arme des Inhibiteurs, et elle se dit que ça devait être les armes secrètes.

— Voilà l’état de la partie, dit Volyova. Un cliché en temps réel de la bataille. Alors, Clavain, vous n’êtes pas jaloux de mes jouets ?

— Vous n’avez pas idée de l’importance de ces armes, répliqua le droïde.

— Vraiment ?

— Elles représentent la différence entre l’extinction et la survie de l’espèce humaine tout entière. Nous sommes également au courant pour les Inhibiteurs, Ilia, et nous savons de quoi ils sont capables. Nous l’avons vu dans des messages venus du futur. Nous avons vu la race humaine au bord de l’extinction, presque totalement effacée par les machines des Inhibiteurs. Nous les appelions les Loups, mais il n’y a aucun doute : nous parlons du même ennemi. C’est pour ça que vous ne pouvez pas gaspiller ces armes ici.

— Mais je ne les gaspille pas ! fit-elle, mortellement offensée. J’en fais une utilisation tactique pour retarder le processus des Inhibiteurs. Je gagne un temps précieux pour Resurgam.

— Combien d’armes avez-vous perdues depuis le début de la campagne ? demanda Clavain d’un ton plus circonspect.

— Aucune, en fait. Absolument aucune.

Le droïde se pencha sur elle.

— Ilia… écoutez-moi très attentivement. Combien d’armes avez-vous perdues ?

— Qu’entendez-vous par « perdues » ? Il y en avait trois qui fonctionnaient mal. Au temps pour l’ingénierie des Conjoineurs, d’ailleurs. Deux autres étaient conçues pour n’être utilisées qu’une fois. Je n’appelle pas ça des pertes, Clavain.

— Aucune n’a donc été détruite par un tir en retour des Inhibiteurs ?

— Deux armes ont été quelque peu endommagées.

— Elles ont été complètement détruites, c’est ça ?

— Je reçois toujours des infos télémétriques de leurs berceaux. Je ne connaîtrai l’étendue des dégâts que lorsque je pourrai étudier le déroulement des opérations.

L’image de Clavain recula du lit. Il avait encore pâli, si c’était possible. Il ferma les yeux et marmonna dans sa barbe comme une prière.

— Vous aviez quarante armes au début. Vous en avez déjà perdu neuf, à ma connaissance. Combien d’autres, Ilia ?

— Ce qu’il faut.

— Vous ne pouvez pas sauver Resurgam. Vous affrontez des forces qui dépassent votre compréhension. Vous ne faites que gaspiller les armes. Nous devons attendre de les utiliser à bon escient, de façon à vraiment changer les choses. Ce n’est qu’une avant-garde des Loups ; il y en aura beaucoup d’autres. Si nous pouvions examiner les armes, nous pourrions peut-être en construire d’autres, identiques ; des milliers d’autres.

Elle eut un nouveau sourire ; Khouri en était sûre, à présent.

— Allons, Clavain, tous ces beaux discours sur la fin qui ne justifiait pas les moyens… vous n’en croyez pas un mot ?

— Tout ce que je sais, c’est que si vous dilapidez les armes, tout le monde sur Resurgam va mourir. La seule différence, c’est qu’ils mourront plus tard, et qu’il y aura des millions d’autres morts. Alors que si vous remettez les armes entre nos mains maintenant, nous aurons encore le temps de changer les choses.

— Et deux cent mille personnes mourront pour permettre à des millions d’autres de vivre dans le futur ?

— Pas des millions, Ilia. Des milliards.

— Vous avez failli me faire marcher, Clavain. Je commençais presque à envisager de traiter avec vous. Quelle erreur, hein ? ajouta-t-elle avec un sourire comme si ça devait être le dernier sourire de sa vie.

— Je ne suis pas un mauvais homme, Ilia. Je suis juste quelqu’un qui sait ce qu’il doit faire.

— Comme vous disiez, ce sont toujours les plus dangereux.

— Ne me sous-estimez pas, je vous en prie. Je les prendrai, ces armes.

— Vous avez des semaines de retard, Clavain. Le temps que vous arriviez, je serai plus que prête à vous accueillir.

La silhouette de Clavain ne répondit pas. Khouri n’avait pas idée de ce qu’elle devait comprendre par cette absence de réponse, mais elle la troublait beaucoup.

 

 

Les lumières étaient allumées à l’intérieur de l’Oiseau de Tempête, qui la dominait de toute sa masse, et, par la rangée supérieure de hublots de la passerelle, Antoinette voyait la silhouette de Xavier s’affairer vivement. Il avait un stylet entre les dents, il tenait un compad d’une main et de l’autre il actionnait les interrupteurs d’une antique console de commande située au-dessus de sa tête, en prenant des notes, selon son habitude. L’éternel comptable, se dit-elle.

Antoinette remit son exosquelette en position verticale. De temps en temps, Clavain accordait à l’équipage quelques heures dans des conditions de gravité et d’inertie normales, mais ce n’était pas l’une de ces pauses. L’exosquelette lui valait des dizaines d’escarres permanentes aux endroits où les coussinets de soutien et les capteurs de mouvement du système haptique frottaient sur sa peau. Un peu perversement, elle avait presque hâte d’arriver dans les parages de Delta Pavonis. Au moins, ils pourraient se débarrasser des squelettes.

Elle regarda longuement l’Oiseau de Tempête. Elle ne l’avait pas revu depuis le jour où elle s’en était détournée, refusant d’entrer dans ce vaisseau qui ne lui paraissait plus être le sien ; elle avait l’impression que ça faisait des mois, et la colère était en partie retombée ; mais pas complètement.

Elle était encore assez furieuse.

L’Oiseau de Tempête était assurément paré au combat. Son aspect extérieur n’offrait pas de modifications visibles à un œil non entraîné. Les armes qui y avaient été greffées, en plus des armes dissuasives déjà présentes, se bornaient à quelques excroissances, pointes et asymétries ajoutées à celles qui s’y trouvaient déjà. Les usines du bord produisaient des armes à la tonne, et il n’avait pas été très compliqué de détourner une partie de cette production à son profit. Scorpio avait fermé les yeux de bonne grâce. Remontoir et Xavier avaient même travaillé ensemble au raccordement des armes les plus exotiques au réseau de commandes de l’Oiseau de Tempête.

Antoinette s’était demandé un moment pourquoi elle avait tellement envie de livrer combat. Elle ne se considérait pas comme une femme violente, ou portée à l’héroïsme. Les gestes symboliques, inutiles – comme d’enfouir son père dans une géante gazeuse –, relevaient de tout autre chose.

Elle entra dans le vaisseau et monta sur la passerelle. Xavier ne s’arrêta pas de travailler à son arrivée. Il était trop absorbé par ce qu’il faisait, et il ne devait pas s’attendre à ce qu’elle vienne voir l’Oiseau de Tempête.

Elle s’assit à côté de lui et attendit qu’il s’intéresse à elle. Lorsqu’il releva les yeux de son travail, il hocha la tête, l’invitant à s’exprimer. Ce qu’elle apprécia.

— La Bête ? appela doucement Antoinette.

Lyle marqua, avant de répondre, une pause qui n’était peut-être pas plus longue que d’habitude, mais qui lui parut durer une éternité.

— Oui, Antoinette ?

— Je suis revenue.

— Oui… c’est ce que je constate.

Encore une pause interminable.

— Je suis heureux que vous soyez de retour.

La voix avait la même tonalité que d’habitude, mais quelque chose avait changé. Lyle n’était plus obligé d’imiter la vieille sous-persona dont il avait pris la place seize ans auparavant.

— Pourquoi ? demanda-t-elle sèchement. Je vous ai manqué ?

— Oui, répondit Lyle Merrick. Vous m’avez manqué.

— Je ne vois pas comment je pourrais vous pardonner un jour.

— Je ne vous le demande pas, Antoinette, et je n’ose espérer que vous y parveniez jamais. En tout cas, je ne le mérite pas.

— Non. Vraiment pas.

— Vous comprenez que j’avais fait une promesse à votre père ?

— C’est ce que Xavier m’a dit.

— Votre père était un homme de bien, Antoinette. Il voulait ce qu’il y avait de mieux pour vous.

— Ce qu’il y avait de mieux pour vous aussi, Lyle.

— J’ai une dette envers lui. Je ne le conteste pas.

— Comment pouvez-vous vivre après ce que vous avez fait ?

Il y eut une sorte de rire, ou de ricanement d’autodérision.

— La partie de moi qui comptait vraiment n’est pas troublée par cette question, vous savez. Le moi de chair et de sang a été exécuté. Je ne suis qu’une ombre, la seule ombre qui a échappé aux effaceurs.

— Une ombre avec un instinct de conservation très développé.

— Là non plus, je ne dis pas le contraire.

— J’ai très envie de vous détester, Lyle.

— Comme des millions de gens, répondit-il. Allez-y.

— Mais je ne peux pas me le permettre, soupira-t-elle. C’est toujours mon vaisseau. Vous continuerez à le diriger, que ça me plaise ou non. N’est-ce pas, Lyle ?

— J’étais déjà pilote, Petite… enfin, je veux dire Antoinette. J’avais déjà une connaissance intime du fonctionnement d’un vaisseau spatial avant mon petit problème. Je n’ai pas eu de mal à m’intégrer à l’Oiseau de Tempête. Je doute qu’une vraie sous-persona fasse jamais aussi bien que moi.

— Oh, ne vous en faites pas, répondit-elle avec un sourire mauvais. Je ne suis pas près de vous remplacer.

— Non ?

— Non, confirma-t-elle. Mais mes raisons sont pragmatiques. Je ne peux pas me le permettre, pas sans mettre sérieusement en danger les performances de mon vaisseau. Je ne veux pas me taper les procédures d’apprentissage qu’implique l’intégration d’une nouvelle simu gamma. Ce n’est vraiment pas le moment.

— C’est une raison suffisante pour moi.

— Je n’ai pas fini. Mon père avait passé un accord avec vous. Ce qui veut dire que vous avez un contrat moral avec la famille Bax. Je n’y renoncerai pas, quelque envie que j’en aie. Ce ne serait pas bon pour les affaires.

— Nos préoccupations sont un peu éloignées des opportunités commerciales, en ce moment, Antoinette.

— Peut-être, mais il y a autre chose. Vous m’écoutez bien ?

— Évidemment.

— Nous allons livrer combat. Vous allez m’aider. Vous allez piloter ce vaisseau et faire tout ce que je vous ordonnerai. Compris ? Et quand je dis tout, ça veut dire tout. Même si ça me met en danger.

— L’accord que j’ai conclu avec votre père, Antoinette, incluait le fait de vous protéger.

— Ça, c’était entre vous et lui. Avec moi, c’est une autre paire de manches. À partir de maintenant, je prends mes risques, même s’ils sont susceptibles de me faire tuer. Compris ?

— Oui… Antoinette.

Elle se releva.

— Oh, encore une chose.

— Oui ?

— Plus de « Petite Demoiselle », d’accord ?

 

 

Khouri était dans la zone de réception, où elle montrait son nez en faisant généralement de son mieux pour assurer aux passagers qu’on ne les avait pas oubliés, quand elle sentit que le vaisseau basculait sur le côté. Le mouvement fut assez soudain et violent pour l’envoyer valser. Elle s’écrasa brutalement sur une paroi en lâchant un juron, tandis qu’un millier d’hypothèses lui passaient par l’esprit ; mais ses pensées furent immédiatement noyées dans l’immense rugissement de panique qui émanait des deux mille passagers. Il y eut des cris et des hurlements, et de longues secondes passèrent avant que le vacarme ne se réduise à une vague rumeur d’angoisse. L’embardée ne se reproduisit pas, mais s’ils avaient eu l’illusion que le vaisseau était une chose compacte, immuable, elle était maintenant anéantie.

Khouri passa en mode limitation de dégâts. Elle se fraya un chemin à travers le labyrinthe de cloisons qui divisaient la soute, offrant de vagues gestes de réconfort à ceux qui tentaient de l’arrêter pour lui demander ce qui se passait. Elle s’efforçait encore elle-même de le comprendre.

Ils étaient convenus, ses adjoints les plus proches et elle-même, de se réunir en cas d’événement inattendu. Ils étaient une dizaine à l’attendre, l’air à peine moins paniqués que les gens dont ils étaient censés s’occuper.

— Vuilleumier… dirent-ils d’une seule voix lorsqu’elle les rejoignit.

— Au nom du diable, que s’est-il passé ? demanda l’un d’eux. Nous avons des fractures, des ecchymoses, des gens qui crèvent de trouille. On n’aurait pas pu nous avertir ?…

— Manœuvre anticollision, répondit-elle. Le vaisseau a détecté un débris qui fonçait sur nous. Il n’a pas eu le temps de le détruire à distance, alors il a fait une embardée.

C’était un mensonge qui ne lui paraissait même pas convaincant à elle-même, mais au moins c’était une tentative d’explication rationnelle.

— C’est pour ça qu’il n’y a pas eu d’avertissement. En réalité, c’est une bonne chose : ça veut dire que les routines de sécurité marchent toujours.

— Vous n’avez jamais dit que ça pouvait ne pas marcher, objecta l’homme.

— Bon, eh bien, maintenant on en est sûrs, hein ?

Là-dessus, elle leur ordonna de faire passer le mot – il n’y avait pas de quoi s’inquiéter –, et de veiller à ce que les blessés soient soignés comme il convenait.

Par bonheur, personne n’avait été tué, et les fractures furent aisément réduites dans la soute de transit, sans nécessiter le transport jusqu’à l’hôpital du bord. Deux heures plus tard, un calme tendu régnait. Les explications de Khouri semblaient avoir été acceptées par la majorité des passagers.

Génial, se dit-elle. Maintenant, je n’ai plus qu’à me convaincre moi-même.

Une heure plus tard, le vaisseau était à nouveau ébranlé.

Cette fois, ce fut moins violent, et cela n’eut d’autre conséquence que de déséquilibrer Khouri, qui dut chercher précipitamment un endroit où se raccrocher. Elle n’avait pas idée de ce qu’elle allait raconter aux passagers, et sa dernière explication risquait d’avoir l’air beaucoup moins vraisemblable. Elle décida de ne rien dire pour le moment, et de laisser ses sous-fifres découvrir ce qui avait bien pu se passer. Avec un peu de temps, ils trouveraient peut-être mieux que ce qu’elle aurait pu imaginer elle-même.

Elle alla voir Ilia Volyova en se disant, tout le long du trajet, que quelque chose clochait. Elle éprouvait une impression de dislocation sur laquelle elle n’arrivait pas à mettre le doigt. C’était comme si toutes les surfaces verticales du bâtiment étaient légèrement de guingois. Le sol n’était plus parfaitement horizontal, de sorte que le mucus qui suintait dans les zones inondées avait tendance à s’accumuler d’un côté des coursives. Aux endroits où il coulait sur les parois, il ne tombait plus verticalement mais selon un angle prononcé. Le temps qu’elle arrive près de Volyova, elle ne pouvait plus faire comme s’il ne s’était rien passé. Marcher et se tenir droite exigeait un effort, et elle trouva plus facile et plus sûr de se déplacer en s’appuyant sur une paroi.

— Ilia.

Par bonheur, elle était éveillée, absorbée par la bulle qui renfermait son combat spatial. La simu bêta de Clavain était auprès d’elle. Il observait la représentation abstraite, ses doigts formant un clocher contemplatif sous son nez.

— Qu’y a-t-il, Khouri ? fit Volyova dans une sorte de râle.

— Il est arrivé quelque chose au vaisseau.

— Je sais. Je l’ai senti. Et Clavain aussi.

Khouri enfila ses lunettes et regarda attentivement les deux personnages : la femme alitée et le vieillard aux cheveux blancs qui se tenait patiemment à son chevet. On aurait dit qu’ils se connaissaient depuis toujours.

— Je pense que nous nous déplaçons, dit Khouri.

— Nous faisons plus que nous déplacer, intervint Clavain. Nous accélérons, n’est-ce pas ? La verticale locale se modifie.

Il avait raison. Lorsque le vaisseau était en orbite, il générait sa propre gravité en mettant certaines de ses sections intérieures en rotation. Les occupants avaient l’impression d’être projetés vers l’extérieur, par rapport à l’axe longitudinal du bâtiment. Mais quand le Spleen de l’Infini était en poussée, l’accélération créait une autre source de gravité, à angle droit par rapport à la pseudo-attraction générée par la rotation. Les deux vecteurs se combinaient pour produire une force qui agissait selon un angle compris entre les deux.

— À un dixième de g environ, ajouta Clavain. Suffisamment pour déformer la verticale locale de cinq ou six degrés.

— Personne n’a demandé au vaisseau de bouger, objecta Khouri.

— Je pense qu’il l’a décidé tout seul, répondit Volyova. Ça expliquerait les secousses. Le pilotage de notre hôte est un peu rustique. N’est-ce pas, capitaine ?

Mais le capitaine ne répondit pas.

— Pourquoi nous déplaçons-nous ? demanda Khouri.

— Je pense que ça pourrait avoir quelque chose à voir avec ça, répondit Volyova.

La bulle aplatie qui représentait la bataille s’élargit. Au premier abord, elle n’avait pas beaucoup changé depuis la dernière fois. Les armes secrètes restantes étaient toujours dispersées, ainsi que le système inhibiteur. Mais il y avait un élément nouveau : une icône qu’elle ne se rappelait pas avoir vue l’autre fois. Elle se dirigeait vers le théâtre des opérations selon un angle oblique par rapport au plan de l’écliptique, exactement comme si elle venait de l’espace interstellaire. L’icône était flanquée d’un cartouche plein de nombres et de symboles.

— Le vaisseau de Clavain ? demanda Khouri. Mais ce n’est pas possible. Il n’aurait pas dû arriver avant des semaines…

— On dirait que nous nous trompions. Pas vrai, Clavain ?

— Je ne sais que vous dire. J’en suis réduit aux conjectures.

— Le décalage vers le bleu décroissait trop vite, reprit Volyova. Mais je ne voulais pas croire ce que mes capteurs me disaient. Aucun vaisseau interstellaire n’aurait pu décélérer aussi fortement que le vaisseau de Clavain semblait le faire. Et pourtant…

— C’est pourtant bien ce qu’il fait, acheva Khouri à sa place.

— En effet. Et au lieu d’être à un mois de nous, il n’était qu’à deux ou trois jours, peut-être moins. Très futé, Clavain ; il faut vous laisser ça. Je peux vous demander comment vous avez réussi ce joli tour ?

La simu bêta secoua la tête.

— Je ne sais pas, Ilia. Cette intelligence spécifique a été émulée à partir de ma personnalité avant ma transmission ici. Mais je peux, tout comme vous, me livrer à des spéculations. Soit mon alter ego dispose d’une propulsion plus puissante que toutes celles des Conjoineurs, soit il maîtrise une technologie redoutablement proche de la suppression d’inertie. À vous de choisir. D’une façon ou d’une autre, je dirais que ce ne sont pas précisément des bonnes nouvelles, mmh ?

— Vous voulez dire que le capitaine a vu approcher l’autre vaisseau ? reprit Khouri.

— Tu peux en être sûre, répondit Volyova. Tout ce que je vois, il le voit.

— Alors, pourquoi nous déplaçons-nous ? Il ne veut plus mourir ?

— Pas ici, apparemment, répondit Clavain. Et pas maintenant. Cette trajectoire va nous ramener dans l’espace de Resurgam, non ?

— D’ici une dizaine de jours, confirma Volyova. Ce qui me paraît beaucoup trop long pour servir à quelque chose. Enfin, en supposant qu’il reste à un dixième de g. Or il n’y est pas obligé, en fin de compte. À un g, en deux jours, il pourrait être à Resurgam, avant Clavain.

— À quoi bon ? releva Khouri. Nous serions aussi vulnérables là-bas qu’ici. Clavain peut nous rejoindre où que nous allions.

— Nous ne sommes pas si vulnérables que ça, rectifia Volyova. Nous avons toujours treize de ces satanées armes secrètes, et la volonté de les utiliser. Je n’ai pas idée des motivations profondes pour lesquelles le capitaine nous a déplacés, mais je sais une chose : ça rend l’opération d’évacuation d’autant plus facile, non ?

— Tu crois qu’il essaierait de nous aider, en fin de compte ?

— Je ne sais pas, Khouri. C’est une possibilité, c’est tout. Il vaudrait mieux en parler à Thorn, de toute façon.

— Pour lui dire quoi ?

D’accélérer les choses. Le goulot d’étranglement pourrait bien se déplacer.

L'Arche de la rédemption
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